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Marie
France Article: |
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Ce sont deux dames très chic qui auraient du fuir leur Liban en guerre. Mais les paysans avaient besoin d'aide. Alors elles ont trouvé une solution locale: faire des confitures. Bourlinguer sous bombes et rafales pour passer les lignes et rapporter mures, roses et abricots. Un boulot de survie devenu une affaire. Les effluves de confiture de roses s'élèvent du chaudron, s'échappent par la fenêtre et montent vers le rocher de Tanios. A Aen el Qabou, le village du mont Liban qui inspira Amin Maalouf, deux cousines de l'écrivain composent avec des fruits, des bocaux et un zeste de passion, une fable moderne et Libanaise. Comme le lauréat du Goncourt 1993, elles chérissent le souvenir des étés de leur enfance, coulés dans l'insouciance du Liban d'avant-guerre, à courir les pinèdes au pied du mont Sannine qui surplombe Beyrouth. Mais si elles sillonnent aujourd'hui ces routes escarpées du Liban d'après-guerre, ce n'est pas (seulement) à la recherche du temps perdu, mais pour en rappporter des cageots de fraises ou d'abricots. Les confitures et produits du terroir Mymoune, qu'elles mitonnent au rez-de-chaussée de la grande maison de famille, sont nés ici par hasard et par nécessité. Au coeur de la " guerre interchrétienne ", l'un des épisodes les plus sombres de la tragédie Libanaise. Six ans plus tard, leurs conserves, habillées de jute, de raphia et de papier kraft, sont vendues jusqu'à New York, Paris ou Koweit City. Outre Beyrouth, bien sur. Youmna, la cinquantaine triomphante, les yeux brillants et le geste vif, se souvient . " Début 1991, la région est en flammes. Tout le monde tire sur tout le monde . Les gens du village, jusqu'alors épargné, ne peuvent plus descendre travailler à Beyrouth. Et il y a bien longtemps que, si haut dans la montagne, l'agriculture ne nourrit plus son homme. Ils sont alors venus nous trouver. " Faites-nous faire quelque chose! ". Dans ces monts d"Orient perdurent des codes sociaux hérités de l'empire ottoman. Les notables y jouissent de privilèges mais doivent, face aux périls, savoir s'en montrer dignes. C'est naturellement que, dans l'épreuve, on sollicite les femmes du clan Maalouf. Youmna et Leila auraient pu se cloitrer dans leurs luxueux appartements sur les hauteurs de Beyrouth : rejoindre à Paris, Londre ou Washington leurs enfants inscrits dans les meilleures business schools. Vivre comme la plupart de leurs amies, notables gâtées aux horizons circonscrits par les tentures d'un intérieur cossu et les miroirs du club d'aérobic. Elles apparatiennent à la bonne société chrétienne, celle qui voyage et se repère les yeux fermés dans les rues de Paris chic, court les meilleures couturiers et côtoie hommes d'affaires, ministres et diplomates. Le mari de Youmna est rédacteur en chef du quotidien francophone "L'Orient-Le-Jour", celui de Leila a une florissante entreprise d'import-export. Mais au début de la décennie, un obus peut encore, à tout moment, faire basculer leurs vies dans le drame. " Nous avios tellement besoin de faire quelque chose pour supporter tout ça", soupire Leila. Sous un impeccable brushing, son regard se voile à l'évocation de ces mois de démence. "Nous récupérions l'eau de pluie pour pouvoir faire un shampooing." L'idée de renvoyer "leurs" villageois les mains vides ne les effleure pas . "Que sait-on faire ici? Il y a, dans la montagne libanaise, une traditon féminine de cuisine et de stockage, C'est la "Mouné", la réserve de nourriture engrangée l'été pour l'hiver. Les gens de notre génération en gardent la nostalgie." Bientôt, les habitants d"Aen el Qabou cueillent, à leur demande, les roses rouges qui agrémentent les jardins. "Nous avons commencé par les distiller pour en faire du sirop et de l'eau de rose." L'alambic en cuivre martelé des aïeux est exhumé. Les meilleures cuisinières du village se mettent à l'ouvrage sous les voutes de pierres blanches. "Nous achetions tout ce qu'ils apportaient. Tout le monde s'y est mis, enfants compris." Les premières bouteilles sont chargées dans le coffre du coupé. Nos deux élégantes braves bombes et rafales, traversent les lignes de démarcation, palabrent avec miliciens et soldats aux barrages routiers pour boucler, en tailleurs de marque et escarpins, la tournée des commerçants amis. Ils nous connaissaient, ils ont accepté de prendre nos produits. Ce furent nos premières recettes." Les roses fanées, elles passent aux mures. Vestiges des élevages de vers à soie qui ont fait au siècle dernier la fortune du mont Liban. Les muriers prolifèrent à Aen el Qabou. "Le sirop de mure est une boisson traditionnelle qu'on offrait à l'hôte de passage", sourit Leila. Les chaudrons se multiplient. Les hommes, qui se défiaient de ces tambouilles de bonnes femmes, se piquent au jeu quand tombent les premiers salaires. Mais pour poursuivre, il faut trouver combustible, ustensiles, fruits, essence-pour les voitures mais aussi l'indispensable générateur-alors que tout manque. Youmna éclate de rire en scouant ses ors: :Le jour ou il m'a vu quitter Beyrouth une bouteille de gaz et un jerrican de super dans le coffre alors que le canon tonnait, mon mari m'a traitée de folle!" Le matin, en se levant, elles n'allument plus la radio que pour entendre égrener la liste des régions à éviter ou des routes fermées. "Nous avions trouvé plus important, plus impératif. Il fallait parvenir à passer dans la Bekaa (fief des intégristes du Hezbollah, qui ont retenu les otages occidentaux), se faufiler sur les pistes de montagne pour rapporter des bocaux ou des fruits. Alors en voiture et yallah! C'était inconscient… Mais ça nous a aidées à vivre." Suivant le cycle des saisons, elles enchaînent confitures et conserves d'abricots, de fraises, de figues… "Qui, dans la famille, a la meilleure recette de dattes? Tante Yvonne! Alors on lui rendait visite avec deux filles du village. On ne pouvait quand même pas lui demander de monter à Aen el Qabou, de traverser les lignes de front pour se mettre aux fourneaux!" D'une saison à l'autre, d'une récolte à l'autre, la première année est bouclée. Sur la crête, au-dessus du rocher de Tanios, l'armée du général Michel Aoun a installé une position d'artillerie qui vise les postes syriens du mont Zaarour, de l'autre côté de la vallée. En retour, les obus des soldats de Damas sifflent au-dessus de la maison, qui ne sera par chance jamais directement touchée. Avant la fin de la première année, les bocaux Mymoune se retrouvent en bonne place sur les présentoirs de plusieurs épiceries beyrouthines. Certains jours, une vingtaine de villageoises s'activent autour des monceaux de pétales de roses, des caisses d'abricots de la Bekaa à dénoyauter. Enfilent les écorces d'orange en colliers qui sèchent au soleil. Pour financer la production, un banquier -"encore un ami"- est sollicité lors d'un dîner en ville. " Il nous avance trois fois rien… le prix d'une robe…", murmure Youmna. Réticente à donner des chiffres, elle lâche: "A peine trois mille dollars. Aujourd'hui, il rallonge le crédit quand les commandes sont bonnes. Et elles le sont:en mars, nous avons augmenté nos ventes de quarante-cinq pour cent!". Elles mettent des mois à convaincre leurs interlocuteurs du sérieux de l'entreprise, créée sur un coup de folie mais vite devenue rentable . " Pour beaucoup , encore aujourd'hui, nous sommes des dames du grand monde qui s'amusent, s'insurge Youmna. On en a peut-être l'air…mais ce n'est pas le cas. L'année dernière, j'ai réclamé et supplié en pleurs notre distributeur en France: "J'ai besoin de cet argent pour payer les filles!" Il m'a répondu: " Excusez-moi madame, je pensais que l'argent n'était pas important pour vous ." " Quand les paysans de la Bekaa nous voient débarquer en BMW neuve, ils cherchent d'abord à nous rouler. Ils n'ont pas l'habitude de traiter avec des femmes. Mais à la fin, on se débrouille bien!" s'amuse Leila en jouant avec son double rang de perles. Aux confitures sont venus s'ajouter des plats cuisinés traditionnels, que personne ne fait plus à Beyrouth: le Kawarma, un confit de mouton, le Kechk, un mélange de blé concassé et de lait caillé séché au soleil puis conservé dans de petits sacs de toile. Une recette mentionnée dans la Bible. L'alambic de grand-mère distille l'arak, l'alcool national préparé a base d'anis et de raisins de Damas. Youmna et Leila ont appris, avec grâce et entrain, à jongler avec les tonnes de fournitures , les milliers de dollars et les contrats d'exportation. Elles ont fait creuser le roc, derrière la maison, pour agrandir les cuisines. " Plusieurs familles d'Aen el Qabou subsistent grâce à Maymoune. Certaines jeunes filles, que leurs pères n'auraient jamais laissées descendre travailler dans la plaine, y ont gagné leur indépendance matérielle". Sur la longue terrasse ombragée par un murier centenaire. Youmna embrasse du regard les pentes vertigineuses de la vallée qui dévale vers la mer. "Cette terre! Elle donne les plus beaux fruits du monde. Et aussi des gens coriaces. Comme ma soeur et moi." |
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